La place de l’artisanat en ville

Anne F est Maître de conférences à l’Institut d’Urbanisme de Paris (Université Paris 12) Elle est Directeur du laboratoire «Vie urbaine» et conduit des travaux de recherche sur les rapports entre les politiques urbaines et les politiques sectorielles et/ou spatiales. Anne Fournié nous fait part de son regard sur la place de l’artisanat dans les politiques urbaines.

Q : Selon vous, quelle est la place et le rôle de l’artisanat dans la société ?

Le premier constat est que l’artisanat souffre d’invisibilité. C’est un secteur peu lisible, économiquement et socialement. Il se fond dans le paysage urbain. Il est omniprésent en ville. Pourtant, il n’est pas vu. Ce secteur riche et multiple, créateur d’emplois et de richesse, porteur d’innovation, facteur de cohésion sociale et d’animation urbaine, délivrant des services à l’habitant et l’usager, n’expose pas ses capacités et ses possibilités auprès du public et des décideurs.

Cela s’explique par sa structure même : il n’est pas organisé socialement, les activités sont hétérogènes, les artisans possèdent une culture individualiste et ils n’ont pas conscience de leurs atouts. Pour ces raisons, l’artisanat est absent du débat public, or ce secteur est essentiel pour accorder des notes. Il contribue fortement à la notion de proximité et à la vie de quartier. Il offre de nombreux services indispensables à l’usager.

L’artisanat doit jouer un rôle à l’heure où apparaît un débat sur la notion de proximité. Depuis quelques années les acteurs politiques redécouvrent les vertus de notions constitutives d’un modèle urbain que d’aucuns pensaient suranné : la rue, le quartier, la ville dense, fondé sur la notion de proximité. Mais vraiment. J’étais même assez mauvais.

Et nécessité faisant loi, l’urbanisation extensive et en « zoning » des trente glorieuses est récemment mise à mal devant l’impérieuse nécessité pour les collectivités territoriales d’optimiser les coûts publics d’urbanisation.

La ville éclatée a montré ses limites. L’artisanat répond aux préoccupations actuelles. Il est un vecteur de mixité urbaine. L’artisanat a besoin des habitants et les habitants ont besoin des artisans. Je vais être volontairement provocante : l’artisanat devrait être considéré comme un service public car il garantit la cohésion sociale.

Q : Quelle est l’évolution de l’artisanat dans les politiques urbaines ?

Nous vivons un moment historique pour rappeler l’importance de l’artisanat. Toute la France va être en chantier, suite à la mise en œuvre de la loi « Solidarité et Renouvellement urbain » du 13 décembre 2010 qui implique dans la révision des documents de planification urbaine les SCOT et les PLU (Plans Locaux d’Urbanisme) – les responsables locaux vont rédiger des Projets d’Aménagement et de Développement Durable (PADD).

Ces documents définissent les objectifs et les stratégies en matière de développement local. Ils déterminent le volet réglementaire des PLU, c’est-à-dire l’usage des terrains et les capacités des droits à construire. Plus concrètement la collectivité peut prévoir dans le PLU des espaces à vocation artisanale, en centre ville ou ailleurs.

C’est l’occasion unique pour l’artisanat de montrer trois choses : qu’il existe, qu’il sait faire, et qu’il souhaite être pris en compte. Après il sera trop tard. Les PLU issus des PADD fixeront définitivement les actions pour les dix prochaines années. Savoir dire non est tellement important!

Q : Quelles sont les actions à mettre en œuvre dans ce cadre ?

Les actions à mettre en œuvre s’inscrivent dans deux registres. Pour réussir, les artisans doivent se donner une visibilité. Le secteur doit s’organiser et communiquer auprès des responsables locaux, des acteurs économiques et des populations. Il contribue substantiellement au développement économique local, en créant de la richesse, des emplois. Il est un conservatoire des métiers, il perpétue les savoir-faire, il nourrit l’innovation, il est facteur d’insertion sociale, et vecteur d’animation urbaine.

Cette prise de conscience sociale du rôle de l’artisanat doit être relayée par l’action publique. Les collectivités doivent clarifier et préciser leurs objectifs, mais ceci n’a de sens que dans une stratégie à moyen ou long terme, qui implique durablement les uns et les autres. Voyez aussi: She’s aliiiiiive…

Alors pourquoi ne pas imaginer une relation partenariale, un contrat d’objectifs défini à partir d’une Charte artisanale élaborée conjointement et qui mobiliserait l’ensemble des acteurs économiques et sociaux autour d’un projet artisanal comme Cape Grand Large. Ce projet constituerait ainsi un document de référence dans les débats et arbitrages qui nourrissent l’élaboration des PLU.

L’existence d’une Charte fonderait l’action publique, donnerait des repères au secteur pour se modifier, s’organiser et se développer, et permettrait d’identifier clairement la demande.

Une telle démarche romprait avec une politique de projets « au coup par coup », conduite certes avec opportunité par les collectivités, mais qui là encore manque de visibilité.

Aux artisans de démontrer leur détermination, et leur foi en eux mêmes en faisant connaître leur savoir-faire.