L’artisanat fait son cinéma

L’image de l’artisanat au fil du temps a changé de « bobines ». Un article de Christophe Barrault dans le magazine « Atouts 18 » du mois de décembre 2018, montre que les artisans ont parfois été sous le feux des projecteurs mais toujours derrière le succès du septième art. Zoom sur l’évolution des clichés de l’artisan et comme l’artisanat fait son cinéma.

La place de l’artisan dans le cinéma français est unique. Ni le cinéma allemand, ni le cinéma américain avide de fiction «musclée», ni le réalisme anglais ou italien n’ont laissé aux rôles d’artisans une place aussi significative que le cinéma français.

Durant les années trente, les studios de Billancourt sont la capitale mondiale du cinéma. Le cinéma français règne sur la planète, les majors américaines ne font pas encore la loi ni le marché. «Universal» est alors encore bien loin de «Pathé», très loin.

C’est dans cet univers que le petit monde de l’artisan évolue et se développe. Il est le «roi» des plateaux et tutoie Jean Gabin ou Raimu. La chapelière travaille pour Arletty, la couturière pour Simone Signoret. Une intime connaissance soude les deux univers si bien que les rôles d’artisans, petits et grands vont se multiplier (beaucoup d’acteurs sont eux-mêmes issus du monde de l’artisanat).

On pense au rôle du menuisier de «Casque d’Or», à «La femme du boulanger», à «La fille du puisatier». L’artisan est en osmose avec le monde ouvrier porté au pinacle avec le film de Jean Renoir «La bête humaine» incarnée par Jean Gabin.

Il en est la continuation naturelle. Ne sous-traite-t-il pas les pièces du monde de l’entreprise à Levallois-Perret ou Suresnes ? notamment celui de l’automobile ou de l’aviation qui fait alors rêver les foules.

L’artisan est à la jonction de plusieurs univers, sa boutique est alors, souvent un lieu de rencontre où se situe l’intrigue, où elle se développe. Le bourgeois croise le noble, le paysan, l’ouvrier, le curé, l’assassin. L’échoppe devient le détonateur des passions du genre humain, amoureuse ou criminelle. La guerre et son lot de marché noir (voir «La traversée de Paris» de Claude Autant-Lara avec Bourvil et Gabin).

L’artisan roi des plateaux annonce une transition, celle des B.O.F (Beurre, œufs, fromage) décrit sans complaisance dans le roman de Jean Dutourd. L’artisan est perçu comme un peu «poujadiste» toujours râleur, il apparaît comme le tenant d’une petite bourgeoisie en voie d’extinction.

Souvent traité de «boutiquier», il attire alors peu la sympathie d’une élite cinématographique, qui dès les années 60, sous la férule de Sartre, flirte avec le marxisme. Un acteur va alors émerger : Jean Yanne. Il est lui-même fils d’ébéniste et a travaillé le bois. Dans «Le boucher» de Claude Chabrol, il incarne un boucher psychopathe. Dans «Que la bête meure», un garagiste «chauffard» assassin d’enfant, veule et vulgaire. Le regard des metteurs en scène se fait acide, «les trente glo-

rieuses» (années de prospérité) triomphent. Les supermarchés monopolisent l’attention, le cinéma américain débarque et fait fantasmer toute une génération. L’artisan est victime du syndrome «col bleu» ! Au mieux c’est l’homme du passé. «L’horloger de Saint Paul» avec Jean Rochefort et Philippe Noiret en 1974 de Bertrand Tavernier dépeint une ville de province au bord de l’étouffement. La boutique de l’horloger est alors symbole de malaise névrotique plus que de liberté d’entreprendre.

A partir des années 80, l’artisanat reprend une place positive. L’artisan est «victimisé», on commence à comprendre qu’il n’est pas l’horrible patron «exploiteur» de l’apprenti mais qu’il subit de plein fouet la crise (voir «Ma petite entreprise» de Pierre Jolivet avec Vincent Lindon ou «Chacun pour toi» avec un Jean Yanne en coiffeur compétiteur au championnat du Monde). L’homme est bourru mais étonnement humain, il annonce un virage à 120 degrés.

Loin de la nostalgie, l’artisan est à l’image de la population, il est à nouveau le miroir de notre société, la pierre angulaire d’un renouveau humain qui mêle tradition, savoir-faire et possibilité d’emploi dans une société traumatisée par le chômage. Chacun de nous trouve dans le sourire de la boulangère du coin de la rue («La boulangère de Montceau» d’Eric Rohmer) ou le taxi un peu «roublard» (voir l’immense succès de «Taxi 1» et «Taxi 2»), l’image de lui-même et la quête d’une communication retrouvée : «Je n’ai jamais pu me prendre au sérieux en tant qu’acteur car ce n’est pas un métier au sens où je l’entends.

Quand je me souviens de l’odeur du bois que mon père travaillait, je ne peux que relativiser mon talent» confiait récemment Jean Yanne en forme d’hommage à l’artisanat. Ainsi, il lui sera pardonné d’avoir donné parfois l’image négative d’un artisan «gueulard» et si peu conforme à la réalité.